Marie Jos Marlagé

Texte de Paul Fuks, Exposition à l'ancienne Chapelle de Dreux, 1994

À la plume à Sergent-Major…Elle a appris à écrire du temps de la plume Sergent-Major. Elle fut tout de suite une bonne élève. Tout de suite, elle aima le bruit de l’acier effleurant le papier, l’odeur de l’encre, les taches sur les doigts et surtout le trait sombre, si régulier, si sage, si propre à susciter le sourire de la maîtresse. Mais si souple, si libre, si prompt à faire vivre sur le cahier les fantaisies d’enfant. Ce trait magique pourrait, lui semblait-il, lui procurer ses prodigues à tire-larigot en s’étirant, en s’étirant sans fin, pourvu qu’on y mette l’application nécessaire. Et d’application, elle n’en manquait pas. Si bien qu’arrivée à l’âge adulte, elle tire toujours son trait, toujours à la plume Sergent-Major. Sa vocation s’est cristallisée à l’adolescence dans une production de paysages sensibles en noir et blanc, quasi-photographiques, où le trait de plume s’abolissait dans le scrupule réaliste. Vers vingt ans, elle s’est affranchie de cette soumission studieuse et stérile en représentant des foules baignant dans un onirisme par lequel s’autorisait l’expression d’une angoisse. Ce trait à l’encre de Chine osait alors se montrer mais menu, discret, en bâtonnets droits et serrés. Une nouvelle rupture a eu lieu lorsqu’elle a réalisé son rêve d’enfance en s’installant à la campagne en 1972 : la couleur est apparue et avec elle la sérénité. Pendant plus d’une décennie, elle représentera son monde familier fait de fleurs, de fruits, de paysages, mais surtout de pots, de cruches, de vases. Toujours les mêmes, chaque fois nouveaux. Quelle que soit la composition, c’est chaque fois une rencontre de masses colorées où le conflit s’équilibre, où les tensions s’accordent, où l’affrontement est celui du dialogue, où enfin la plénitude de l’énergie vitale fait souvent déborder le sujet du cadre. Tandis que la surface picturale voit les pigments s’intensifier, se saturer, le trait se délie, s’affirme, s’unifie en une ligne continue qui parcourt l’œuvre comme une écriture ininterrompue. Au début des années 90, le graphisme s’amplifie, se renforce, révèle le blanc du papier, accepte l’accident de parcours, en un mot prend vie, s’anime et soudain, l’hiver dernier, devient le sujet même de l’aventure plastique. Sur une trame toujours exécutée à la plume, un lourd pinceau chinois prend en charge le trait. Majestueusement il brosse, biffe, balafre, barre, caresse, flatte, ponctue, ricoche, cerne, voile, couvre son espace. Le travail, qui au début ne mobilisait que le bout des doigts puis le poignet, à présent part du coude, voire de l’épaule entraînant même un mouvement du buste. Une liberté vient bousculer la figuration de l’objet et lui substitue le jaillissement même du geste créateur. Et l’artiste dans sa maturité retrouve et salue la fillette qui la première découvrit la joie de « laisser aller la main et son trait ». Grande fut la surprise devant cette évolution qui s’est opérée comme d’elle-même et qui nous est donnée à voir, aujourd’hui, en cette exposition.