Marie Jos Marlagé

Allocution de Roger Leloup, peintre, Vernissage à l'Hôtel de Montulé, 2009

Lumière de Malargé.

La lumière d’un tableau vient toujours d’un autre tableau.

Cézanne s’inventa devant Poussin. Picasso piocha partout mais ne copia personne. Marie José Malargé, qui expose à Montulé, s’est construit elle aussi, une généalogie, en adoptant Giorgio Morandi et Georgia O’Keeffe.

Giorgio Morandi est un vieux peintre italien, mort en 1962. Une sorte de colombe tombée un soir de lune, sur les pavés de Bologne qu’il ne quitta jamais. Amoureux de quatre boîtes et de deux bouteilles, il changea son désespoir en solitude, quand elles devinrent l’inépuisable solfège d’un silence qui demeura l’âme de son œuvre.

Sur l’autre versant, Georgia O’Keeffe, (1887-1986) native du Texas, est une artiste flamboyante et solaire, éprise de libertés et de couleurs. Pour elle, dans ses déserts et ses fabuleux paysages, les parois des profonds canyons devinrent la mesure de ses fleurs. Des fleurs carnassières, enveloppant sous leurs parfums puissants et leurs lourds pétales, l’opéra de la beauté, du sexe et de la mort. Elle peint ce qui l’entoure : la nature et ses ombres. Morandi est un peintre de la valeur et de l’effacement. Georgia O’Keeffe est une cantatrice de la couleur et de ses éclats.

Marie José Malargé fera alliance avec les deux dans la construction de son univers. L’un et l’autre ont influencé le climat de sa sensibilité. Deux pôles, comme il y a un sud et un nord, un chaud et un froid, un masculin et un féminin. Mais peut-on confier encore à l’un la droite et les angles, l’ordre de la géométrie, puis à l’autre les courbes et les rondeurs, tout ce qui couve sous la féminité ? Plus justement, comme en électricité, chaque pôle n’a-t-il pour vertu, que d’accumuler les tensions opposées ? La création, est-ce ce moment d’éclat… une étincelle attachée entre ces deux extrêmes ?

Dans l’exposition, on retrouve ces maîtres. Une suite d’œuvres, vise un certain minimalisme propre à dégager une méditation sur les moyens de la peinture ; la forme, la lumière, l’espace.

À côté, d’autres désirs libèrent une profusion de courbes enlacées, dont le motif naturaliste, tant il est interprété, n’est que le prétexte. Ce qui est la marque du grand art. Ici on ne peut rien déplacer de leurs subtiles combinaisons, pas plus qu’au Louvre, vous ne pourrez toucher à la frange des arbres ou des nuages, sans convoquer la dentelle des corsages ou le pli des rochers.

Dans les tableaux de Marie José Malargé, tous les éléments y vivent à l’aise, car ils se parlent aussi entre eux. C’est le langage du rythme et des rimes plastiques, qui est celui de la poésie. Ils sont situés dans l’espace de la peinture. Il faut que l’air y circule, afin d’éviter l’écueil de la platitude décorative. Par la grâce des « passages » qu’elle maîtrise à la perfection, et parce qu’elle dessine tout autant les vides entre les objets que les objets eux-mêmes, elle touche à cette respiration. Il faut de la profondeur, mais dans un espace suggéré, qui ne troue pas la surface, afin de ne pas réintroduire la banalité du réalisme et du quotidien. Dans cette difficulté, elle fait preuve de beaucoup d’invention. Tout y est bien logé, les fleurs, les fruits, les pots et leurs anses encombrantes, mais tout y est magiquement bien plié afin de ne pas sortir du domaine de l’esprit.

Bien avant la technologie, Marie José Malargé inventa les pixels. Ce qui absorbe aussitôt l’attention dans son travail, c’est sa manière de tricoter le fond de ses tableaux dans un incroyable maillage de signes qui donnent à sa lumière et à son espace, l’énergie silencieuse d’un essaim de matières vibrantes. Toucher des yeux prend ici tout son sens. Il nous vient un regard tactile. Elle ne dessine pas sur un fond, mais dans l’espace émergeant du lent dépôt d’infimes trait coloré, qui est aussi le lent dépôt des choses en soi. Elle n’a pas de couleur verte et le vert est partout. Il ne sort pas d’un tube, mais de notre regard qui mélange le jaune et le bleu. Pas d’avantage qu’on ne pourrait dire où finit la vague et où commence la suivante, sa ligne n’est jamais qu’une frontière indécise dans le fourmillement des couleurs… comme du pollen aux pattes des abeilles ?

Entre la peinture du cri et celle du silence, apparaît celle du chant et de la mélodie. Il semble que ce soit la couleur de ses rêves. À un moment où l’époque se retourne, ceux qui paraissaient être les attardés de l’histoire, pour n’avoir pas suivi les procès que la peinture se faisait à elle-même, prennent un autre visage, celui de la vie avec son goût du bonheur, cette odeur d’aromate qui seule peut atteindre le bout de nos fatigues.

Bien qu’au fond de son encrier, il n’y ait que de l’eau et de la gouache, et si sa fidèle amie Diane de Margerie n’avait pas donné à l’un de ses derniers livres le beau titre de Noces d’encre, j’aurais aimé l’inventer pour donner une enseigne à son œuvre.