Marie Jos Marlagé

Interview par Jean-Pierre Fausteur, Magazine des Beaux Arts, 2007

 

Interview de Marie José Malargé

par Jean-Pierre Fausteur

parue dans le Magazine des Beaux-Arts, le 8-01-07

 

Jean-Pierre Fausteur : Marie José Malargé, quand on suit vos expositions, on est frappé par l’alternance de périodes caractérisées par un chromatisme intense, saturé et de périodes presque monochromes. Pouvez-vous nous éclairer sur cette alternance ?

Marie José Malargé : Comment expliquer ? J’ai besoin de me raccrocher à une autre possibilité de travail. Peut-être pour ne pas aller trop vite, trop loin dans une première approche. En passant à autre chose, je fais un pas de côté. Par cette alternance, j’ai l’impression d’avancer doucement.

JPF : Quel serait le danger à aller « trop vite, trop loin » ?

MJM : La crainte de ne plus avoir quelque chose à faire. Je crains d’arriver au bout du chemin trop vite. J’ai envie de continuer à cheminer doucement. J’essaye de retenir le temps. Le mouvement de va-et-vient de ma plume, comme le va-et-vient de cette alternance est comme un rythme qui n’en finit pas. Donc en alternant, je me protège.

JPF : Ce n’est donc pas une recherche proprement plastique, ce serait une gestion du temps ?

MJM : Oui, je prends mon temps. Ce n’est pas directement une recherche plastique. C’est une méthode, peut-être, pour m’éviter d’aborder trop vite… la mort. Je pense que c’est ça… J’y pense tous les jours…

JPF : Abordons une autre question. Quand vous faites ce que vous appelez vos séries, c’est-à-dire quand d’œuvre en œuvre, vous vous approchez de votre sujet jusqu’à atteindre l’abstraction, dans cette exploration, qui – elle – est plastique, que recherchez-vous ? Quelle en est la signification ?

MJM : En m’approchant de l’objet, j’essaye de ne plus voir que sa matière. De ne plus voir l’objet lui-même, son côté utilitaire, sa narration, son anecdote. L’objet ne m’intéresse pas. Je cherche à aller au-delà en établissant un rapport de couleurs, de formes…

JPF : Comment conciliez-vous ce désintérêt pour les objets et votre habitude de prendre toujours les mêmes pour modèles ?

MJM : Je ne peins que ce que je crois connaître, et plus je regarde un objet plus j’apprends de lui sur sa façon d’occuper l’espace, d’accrocher la lumière, de coexister avec tel ou tel autre volume voisin. C’est sans fin, alors pourquoi m’encombrer d’encore plus d’objets ?

JPF : En général, au point ultime de vos effets de zoom, quel qu’ait été le point de départ, il m’a semblé que l’aboutissement en est toujours la rencontre entre deux plages colorées.

MJM : Oui, en effet. J’essaye d’arriver à un point où l’un des objets devient du vide. Voilà. Il n’y a plus qu’une matière et un vide. Qui s’équilibrent. C’est une conversion d’un modèle en vide. Matière et vide. C’est tout.

JPF : Ceci évoque l’importance et la positivité du vide pour la pensée orientale dont, je crois, vous êtes une lectrice attentive.

MJM : Je suis très sensible à la pensée chinoise pour laquelle il y a plénitude du vide.

JPF : Vous disiez, il y a un instant « c’est tout », je ne pense pas que ce soit tout. Car à mesure que votre série progresse, à mesure que la figuration s’approche au plus près de l’objet, on voit s’effacer la figuration et un nouvel espace s’ouvrir, je dirais s’offrir à l’œil.

MJM : C’est l’espace du mystère et de la rêverie… Trouver à voir plus et plus loin, là où l’on pensait qu’il n’y a plus rien à voir.

JPF : Il y a un moment, vous expliquiez que l’alternance des manières est pour vous une façon de donner du champ à la vie, une façon d’éloigner la mort. Ici, le plein peut-il être assimilé à la vie, et le vide, lui, à la mort ?

MJM : Oui, mais dans le vide il y a aussi une respiration, qui est la vie.

JPF : Et la respiration est une alternance. Si la vie est encore dans le vide, la mort en est d’autant plus éloignée…

MJM : Oui… Car dans mon vide, il y a une pulsation, un rythme sans fin, une vie. Je crois que l’essentiel a été dit.

JPF : Une dernière question, si vous le permettez. Vous prenez comme modèle aussi bien des  tasses, que des fleurs, que des animaux. Quelle différence y a-t-il pour vous entre un iris et une  vache ?

MJM : Que dire… Quand je travaille sur un sujet, que ce soit un iris ou une vache, la quête est la même et si je vais jusqu’au bout, l’œuvre aboutit à un contact entre une matière et un vide. Voilà.  Que ce soit un iris ou une vache. Ou une pomme… J’essaye de trouver un équilibre. Donc, vache, iris, ou tasse ne sont que des prétextes.

JPF : Prétextes à un travail plastique ?

MJM : « Travail plastique » n’est pas une expression que j’aime… Quand je travaille, j’ai l’impression d’une respiration profonde. Ce n’est même pas un travail. C’est une démarche. Quotidienne et nécessaire…

JPF : Et non exclusivement artistique ?

MJM : Non exclusivement artistique. C’est mon mode de vie…

JPF : Merci beaucoup.