Marie Jos Marlagé

Texte de Béatrice de Zélicourt, En hommage à MarieJosé Malargé, 2015

Rendre visite à une nouvelle amie peintre, et découvrir son atelier pour la première fois, est une expérience singulière. Curiosité, émotion, appréhension, anticipation, allégresse, de combien de mouvements notre esprit n'est-il pas agité à l'idée de pénétrer la forge de toute personne qui crée ? De tout artiste qui a mis sa vie au service de la vision très personnelle qu'il se fait de la beauté ?

 

« Journées portes ouvertes » chez Marie-José Malargé. Que de courage et de confiance pour s'exposer ainsi au regard des autres. À notre regard. Mais nous, dans cette mise à nu, ce dépouillement à la fois humble et audacieux, que percevrons-nous ? Qui sommes-nous pour juger de son travail ? Son art, ses tableaux, c'est elle, c'est sa vie. Et nous, nous ne pourrons en parler que bien pauvrement, au prisme des seuls échos qu'ils éveillent en nous. L'objectivité a-t-elle sa place dans une telle rencontre ? Pour recevoir ce cadeau qu'elle nous fait, pour accueillir son œuvre dans nos cœurs, bienveillance et simplicité ne seront pas de trop.

 

Allons, partons !... Bientôt nous sommes ballotés par un chemin sableux qui cahote en lisière d'un pâtis ombragé par de magnifiques tilleuls. Puis nous voici embarqués sur la Petite Route... Brutal arrêt forcé devant une chatte déménageant son chaton. Pauvre p'tite mère, déjà des soucis avec sa progéniture... Nous redémarrons. Nous voici, nous voilà ! Un portail désuet, grand ouvert parmi les fleurs. De l'autre côté de la pelouse, une petite porte, encadrée par des fuchsias carmins. Normal, quand on s'appelle Mme Fuks à la ville... Une petite pièce pavée de tomettes, encombrée d'un piano, d'un livre de recettes, pommes, noix, fleurs séchées et paniers divers. Quelques pas hésitants... Un brouhaha nous entraîne vers ce qui semble l'atelier, lorsque la maîtresse de maison apparaît, regard joyeux et doux, sourire plein de bonté. Ce sourire... Il nous accompagnera toute la soirée, et mêmeau-delà. Avec sa propriétaire. Sans sa propriétaire. C'est un curieux sourire, il a le don d'ubiquité. Il se dédouble, vous suit, flotte partout dans le sillage de Marie-Jo. Tiens ! Serions-nous au Pays des Merveilles ? Marie-Jo, une nouvelle Alice ?

 

Tandis que déjà elle commence à nous guider parmi ses tableaux stockés au pied des murs, accrochés aux cymaises, posés sur des étagères, tandis que déjà sur sa table inclinée, elle nous montre ses superbes papiers-chiffons, ses plumes et ses gouaches, nous expliquant la technique qu'elle a mise au point, notre œil s'affole, s'égare, se pose ici puis là, veut tout voir tout apprécier tout comprendre. Mais au milieu de cette profusion, respire un grand calme, celui des natures-mortes de l'artiste qui rapidement s'impose à nous, et nous permet de nous ressaisir. La force de la non-violence ?

 

Paisibles vaches et gracieux poissons rouges, flamboyants poivrons et courges coquines, immenses nuages beaucerons et vaporeuses montagnes chinoises, fleurs en volutes et modestes tasses et pichets, tous fixés en grands formats, ils nous aimantent et nous enveloppent comme d'un exquis manteau. De tous ces objets émanent une sérénité,  une quiétude qui semblent mettre un holà au fracas de notre monde si tourmenté. Dans leur douce intimité nous percevons une quête de l'essentiel, de l'essence des choses et de la vie. Aux "natures-mortes" françaises, préférons les still lives saxonnes. Ce terme s'applique si bien aux compositions silencieuses et calmes de l'artiste. Resurgissent à notre mémoire les tableaux de Morandi qu'elle affectionne tant, de Cézanne, Chardin, Baugin.

 

Toute une tradition picturale, modeste et patiente, revendiquée par Marie-Jo Malargé qui creuse obstinément  son chemin à l'écart d'une modernité souvent provocatrice et douloureuse. Ce n'est certes pas un hasard si apparaît dans son atelier chaleureux le livre de Shitao, Propos sur la peinture, du moine Citrouille amère. La fréquentation de ce moine du 17ème siècle a nourri son approche de la vie. Auprès de lui sans doute, et aussi dans l'Amérique de Thoreau, elle a appris à s'imprégner de l'énergie des choses qu'elle dépeint, respecter et nous transmettre le fameux souffle, le "qi " cher aux artistes chinois, tout à la fois jardiniers, poètes, peintres et calligraphes.

 

Peintre calligraphe, Marie-Jo ? Pourquoi pas ! Attirés par cet univers aux couleurs raffinées, aux contours si purs, d'une matière soyeuse et comme tactile au point que l'on en sentirait presque le parfum, nous découvrons une technique originale, une peinture sans pinceau, à la plume et à la gouache, se contentant des seules couleurs primaires. Qui, de griffure en griffure, se fait broussaille colorée, chatoyant roncier d'où éclôt tout un monde. Cette peinture sans pinceau est comme une matrice ou un ruban d'ADN. Elle peut se lire comme une écriture en fil d'Ariane, et nous offre le spectacle émouvant d'une vie qui se noue au rythme de la main de l'artiste. Elle pose un regard délicat et respectueux sur ce qui l'entoure, le jardin, les êtres, les objets, l'univers. Et construit un monde où chaque petit trait coloré trouve sa place, devient forme, volume, lumière. Regarder une peinture de Marie-Jo, en observer le subtil filigrane, c'est se placer au cœur d'une poésie en cours de création. Le poète, aux yeux des Grecs anciens, n'était-il pas "celui qui fait" ? Nous rejoignons Bertrand Lavier pour qui "l'art est une pensée visuelle".

 

Passé l'atelier, une vaste salle, moderne et lumineuse. La galerie. Deux délicieuses jeunes filles aux visages de chatons nous servent gâteaux épicés et boissons rafraîchissantes. Un facétieux lutin à l'œil bleu fakir y fait régner l'ordre et la propreté à coups magistraux de tapette à mouches. Réunis dans un coin, de tous petits formats joliment encadrés. Des fragments de papiers hachurés y sont assemblés en décoratives mosaïques abstraites, comme des vitraux modernes dont la beauté chromatique respire sensua-lité et joie de vivre. Et aux cymaises, une grande série. La toute nouvelle peut-être ? Un travail très intéres-sant et non dénué d'humour qui, par élargissement d'échelle, grossit progressivement le motif de tableau en tableau au point de glisser de la figuration à l'abstraction.

 

D'où un questionnement. S'il n'est pas besoin d'un médiateur culturel pour aborder l'œuvre de Marie-Jo Malargé, comment néanmoins en parler correctement ? Ne pas la figer dans l'enclos des étiquettes ? Est-elle peintre et/ou dessinateur ? Est-elle classique et/ou novatrice ? Est-elle figurative et/ou abstraite ? Ma foi, la chatte de Schrödinger n'y retrouverait pas ses petits.

 

Vient l'heure de quitter le monde onirique de Marie-Jo, cette méditation suspendue dans les douces rondeurs de son univers si personnel. Elle nous guide jusqu'à notre véhicule, accompagnée d'un improbable centaure monté sur un balai de sorcière à tête de cheval... Un univers si personnel, vous dis-je... Un dernier regard dans le rétroviseur... Ciel ! Le sourire flotte encore... Un univers si personnel, vous dis-je...