Marie Jos Marlagé

Article de Florent Founes, Une écriture de lumière, Paris, 2013

Aux confins de l’univers visible, des espaces éthérés, plane une ombre diaphane qui ourle les lourdes volutes de nuages immobiles, superbes et détachés ; une subtile et insaisissable clarté magnifie cette harde plein ciel de chevaux débridés, crinières blanches envolées, ivres d’immensité. Le silence des espaces sans fin semble recueilli dans cette mouvance fantasque où le blanc n’illumine pas, mais révèle le bleu du ciel, nous délie du temps qui file, inexorable. La toile, si vaste – si lointaine et si proche – s’efface à son tour et rejoint l’espace que nous avions cru quitter. Ce n’est plus un paysage qui se déploie alors, mais une lumière intense qui vibre et nous laisse entrevoir une manière d’invisible, nous invite à franchir le miroir, l’opacité de nos corps, à ne plus nous perdre dans d’illusoires perceptions. Est-ce une figure qui viendrait illuminer le ciel à l’ordinaire si vacant, si distrait, et que nous chercherions désespérément à imaginer ? Est-ce l’oubli au nom ineffable pour conjurer nos peurs ? La légèreté s’est fait souffle, action, en genèse du monde. Création qui toujours remonte au mystère, quête l’impossible, tire à hue et à dia en soif d’absolu. Si la toile ne peut retenir le souffle qui l’anime, elle l’a laissé y déposer sa trace impalpable. Autre regard, autre tableau… Seul le muet crissement de la plume, en unique témoin, veillera jusqu’au mot "fin" qui jamais ne parvient à s’inscrire.

Car ce qui surgit, comme par inadvertance, c’est peut-être un étrange sentiment, comme si nous avions oublié d’ouvrir les yeux au bon moment. Un moment opportun qui n’est peut-être, lui aussi, qu’un leurre. Mais le tableau ne saurait vivre sans nous.

Ailleurs, fleurs voluptueuses aux béances troubles ou carnassières, pavots ou orchidées, fruits chauds et lascifs gorgés de soleil à la peau si veloutée qu’on se surprend à vouloir y goûter ; mais aussi pots, cruches ou jarres aux rondeurs insolentes, voire provocantes qui livrent leur chant intime au fil d’une lumière constamment débusquée. La vie est toute de vibrations, de lumière ; si elle n’est née, elle s’y prépare dans le clair-obscur d’une lumineuse gestation.

Étrange et tremblante sérénité : la vie exulte et semble pourtant retranchée. Comme en suspens. La sensualité qui irrigue l’œuvre de Marie José Malargé se moque bien des apparences. Elle est tout entière par-delà ce qu’elle donne à voir. La vraie vie est ailleurs nous rappelle-t-elle et celle qui se transmue au sein de chaque composition a fait un long voyage à la pointe d’une plume Sergent-Major qui, inlassable butineuse, n’a cessé de puiser ses sucs dans le silence contenu de couleurs qui n’apparaissent que pour mieux épouser cette lumière du dedans : l’âme peut-être qui anime toute chose ? Cette retenue au cœur des toiles de l’artiste, transcendance de la figuration, nous dit aussi la fragilité de ce que nous avons à transmettre ; la course sans fin des nuages, l’éphémère beauté de la rose – « ô pure contradiction, volupté de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières » dira Rilke –, tout ce qui se transforme, et qui s’efface à jamais. Mais demeure, chante toujours victorieux, le souffle, cet éternel alchimiste qui à chaque fois s’incarne, redonne vie, transmue. L’essence des formes, sans doute, hante l’artiste et incite à un dépouillement si proche de l’abstraction que le regard ne peut s’y attarder car loin d’un arrêt sur image, Marie José Malargé nous entraîne dans une véritable plongée vers le vivant, dans son cœur le plus secret, celui qui s’arrête de battre un instant infime pour dire "tu" à celle qui s’est mise à l’écoute, conjurant la faillite du "divertissement". Longue patience du corps tendu vers le mystère  d’une écriture qui patiemment vire peu à peu au sens. Les déchirures s’en trouvent réhabilitées, véritable assomption dans le dénuement que la poursuite d’une œuvre qui ne saurait avoir de terme. Une œuvre qui se garde de décrire – comme si elle annoncerait par là sa propre finalité – mais d’inscrire la vie dans ses replis les plus intimes, se jouant du vide et du plein non pas dans leur antagonisme mais dans leur complétude. Le paysage ou l’objet choisi ne sont que reflets d’un cheminement intérieur qui leur confère leur pleine réalité. Et c’est là la grandeur d’une écriture dont les pleins et les déliés d’un acier trempé tissent une lumière singulière issue de l’aube des temps.