Marie Jos Marlagé
Texte de Marie José Malargé, Ma technique et mon intention

J'applique ma gouache à la plume par un graphisme continu, chaque ton étant obtenu par superposition de couleurs primaires.

Partant de ma perception des choses telles quelles, modulant ordonnance, distance, angles de vue, lumière et travaillant en séries,

je cherche ce point d'équilibre entre figuration et abstraction où se suspend le temps …

Texte de Diane de Margerie, Exposition du Musée de Pontoise, 1976

Dans l'œuvre de Malargé, il semble que la pensée se fore un chemin à travers la matière.

Ainsi l'artiste part d'une série de pots avec leur motif bleu et rouge, épanoui et serein. Peu à peu, elle les dessine de plus en plus près, ne représente d'eux qu'un détail : la renflure du pot, ou sa courbe ou son anse, et l'objet se mue en plages charnelles, douces auréoles, sein, hanche ou flanc ; l'objet devient chair mouvante et la chair devient à son tour statique pureté, jusqu'au dernier stade de la vision : ventre bombé de la cruche devenu lumière blanche, délivrée de toute limite, pays de la transparence duvetée, pensée voluptueuse et pure – éclair – non plus forme mais surface traversée. Ou bien, en une autre démarche, Malargé s'insinue à l'intérieur de la forme, pénètre l'objet progressivement à travers son ouverture, son couvercle, comme à travers une oreille mais de là l'objet repart, reprend vie comme si à partir de son bord, à travers sa béance qui exige, qui attend, on basculait tout à coup dans l'illimité du dedans. C'est un univers où les frontières entre l'objet et le corps sont abolies sans que l'on puisse jamais définir l'instant où l'inanimé s'anime, et la merveille est que la plume de Malargé excelle à restituer le mystère de la vie et de la pensée dans ce qu'elles ont de plus fuyant, de moins visible : leur déroulement.

Texte de Diane de Margerie, Exposition du Musée de NogentleRotrou, 2000

Marie José MALARGÉ a choisi de vivre en Beauce, là où le ciel rencontre et dévore la terre. Pourtant, les champs et les clochers résistent. Ainsi les gouaches que nous regardons aujourd'hui se placent à la jonction de la réalité terrestre et du trait de plume presque immatériel qui l'incarne. Car Marie José MALARGÉ trempe ses petits porte-plumes acérés dans des pots de gouache de couleur et trace tout d'abord un fond légèrement orangé, uniforme. De cette paroi vont émerger ce qu'elle choisit d'éclairer et d'approfondir. Se développent devant nous des grains de raisin translucides, des capucines dont on sent presque l'odeur des feuilles, des pavots qui montrent leur cœur prédateur (une capsule y surgit, l'air d'une araignée, comme un leurre pour d'autres insectes) ; des pois de senteur légers, légers, qui dansent: pourtant leurs pétales ont une texture tangible, comme celle des iris qui se dénudent, fragiles, complexes, que l'on a envie de froisser entre les doigts tant, déjà, on peut sentir l'eau parfumée qui les irrigue. Tout le vocabulaire qui vient à l'esprit pour décrire ce monde végétal est tissé de termes humains tant ici la croissance des fleurs ou des fruits évoque celle de nos corps. Nous sommes cette chair ; elle est notre peau. Même les fruits cueillis, posés, comme les courges blanches qui ont la tranquillité pure des porcelaines chinoises, ont un détail qui nous concerne : leurs tiges se tordent un peu, légèrement noircies par nos peurs. Ce que dit vraiment cette peinture, c'est que rien n'est statique.Tout doit s'accroître, s'ouvrir, se développer; pour la décrire, il faudrait forger un verbe neuf qui restitue la sensation de mûrir-en-silence-loin-du-béton. Vue de près, ce que cette œuvre recompose se décompose en petits signes grouillants. Car Marie José ne trace pas de contours. Tout ce qu'elle peint naît de traits de plume, fins et aérés, qui vibrent comme un vol d'insectes. Sereinement indépendante, charnelle, voluptueuse même, cette œuvre qui montre la surface bombée de la nature exige, au même instant, une autre vision qui plonge, indiscrète, à l'intérieur du créé. Intimité secrète, enfouie, des organes ; extérieur lisible, faussement lisse : deux faces d'une même vérité que l'artiste lucide débusque un peu plus tous les jours à la lumière de son travail et de son trajet.

Texte de Diane de Margerie, Extrait de Le ressouvenir, Flammarion, 1992

[…] L'autre jour, devant un dessin à la plume de mon amie Marie José Malargé, j'ai compris pourquoi, profondément, je l'avais choisi. Il représente la plaine de la Beauce que j'aime parce qu'elle donne tout son espace au ciel. Deux nuages épais s'élèvent, tels que j'en ai souvent vus quand je sillonnais à toute allure la distance qui séparait Hauterive de Maillebois, et que les pluviers, immobiles face au soleil, effrayés, s'envolaient en montrant leur ventre blanc. Mais je sens bien qu'il y a autre chose qui me sollicite dans ce dessin – car une petite voix d'antan chuchote à mes oreilles : «  Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? – Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie. » Oui, j'en suis sûr à présent, ces deux nuages n'incarnaient pas seulement la brume matinale d'Hauterive, mais le galop précipité des chevaux…

Allocution de Roger Leloup, peintre, Vernissage à l'Hôtel de Montulé, 2009

Lumière de Malargé.

La lumière d’un tableau vient toujours d’un autre tableau.

Cézanne s’inventa devant Poussin. Picasso piocha partout mais ne copia personne. Marie José Malargé, qui expose à Montulé, s’est construit elle aussi, une généalogie, en adoptant Giorgio Morandi et Georgia O’Keeffe.

Giorgio Morandi est un vieux peintre italien, mort en 1962. Une sorte de colombe tombée un soir de lune, sur les pavés de Bologne qu’il ne quitta jamais. Amoureux de quatre boîtes et de deux bouteilles, il changea son désespoir en solitude, quand elles devinrent l’inépuisable solfège d’un silence qui demeura l’âme de son œuvre.

Sur l’autre versant, Georgia O’Keeffe, (1887-1986) native du Texas, est une artiste flamboyante et solaire, éprise de libertés et de couleurs. Pour elle, dans ses déserts et ses fabuleux paysages, les parois des profonds canyons devinrent la mesure de ses fleurs. Des fleurs carnassières, enveloppant sous leurs parfums puissants et leurs lourds pétales, l’opéra de la beauté, du sexe et de la mort. Elle peint ce qui l’entoure : la nature et ses ombres. Morandi est un peintre de la valeur et de l’effacement. Georgia O’Keeffe est une cantatrice de la couleur et de ses éclats.

Marie José Malargé fera alliance avec les deux dans la construction de son univers. L’un et l’autre ont influencé le climat de sa sensibilité. Deux pôles, comme il y a un sud et un nord, un chaud et un froid, un masculin et un féminin. Mais peut-on confier encore à l’un la droite et les angles, l’ordre de la géométrie, puis à l’autre les courbes et les rondeurs, tout ce qui couve sous la féminité ? Plus justement, comme en électricité, chaque pôle n’a-t-il pour vertu, que d’accumuler les tensions opposées ? La création, est-ce ce moment d’éclat… une étincelle attachée entre ces deux extrêmes ?

Dans l’exposition, on retrouve ces maîtres. Une suite d’œuvres, vise un certain minimalisme propre à dégager une méditation sur les moyens de la peinture ; la forme, la lumière, l’espace.

À côté, d’autres désirs libèrent une profusion de courbes enlacées, dont le motif naturaliste, tant il est interprété, n’est que le prétexte. Ce qui est la marque du grand art. Ici on ne peut rien déplacer de leurs subtiles combinaisons, pas plus qu’au Louvre, vous ne pourrez toucher à la frange des arbres ou des nuages, sans convoquer la dentelle des corsages ou le pli des rochers.

Dans les tableaux de Marie José Malargé, tous les éléments y vivent à l’aise, car ils se parlent aussi entre eux. C’est le langage du rythme et des rimes plastiques, qui est celui de la poésie. Ils sont situés dans l’espace de la peinture. Il faut que l’air y circule, afin d’éviter l’écueil de la platitude décorative. Par la grâce des « passages » qu’elle maîtrise à la perfection, et parce qu’elle dessine tout autant les vides entre les objets que les objets eux-mêmes, elle touche à cette respiration. Il faut de la profondeur, mais dans un espace suggéré, qui ne troue pas la surface, afin de ne pas réintroduire la banalité du réalisme et du quotidien. Dans cette difficulté, elle fait preuve de beaucoup d’invention. Tout y est bien logé, les fleurs, les fruits, les pots et leurs anses encombrantes, mais tout y est magiquement bien plié afin de ne pas sortir du domaine de l’esprit.

Bien avant la technologie, Marie José Malargé inventa les pixels. Ce qui absorbe aussitôt l’attention dans son travail, c’est sa manière de tricoter le fond de ses tableaux dans un incroyable maillage de signes qui donnent à sa lumière et à son espace, l’énergie silencieuse d’un essaim de matières vibrantes. Toucher des yeux prend ici tout son sens. Il nous vient un regard tactile. Elle ne dessine pas sur un fond, mais dans l’espace émergeant du lent dépôt d’infimes trait coloré, qui est aussi le lent dépôt des choses en soi. Elle n’a pas de couleur verte et le vert est partout. Il ne sort pas d’un tube, mais de notre regard qui mélange le jaune et le bleu. Pas d’avantage qu’on ne pourrait dire où finit la vague et où commence la suivante, sa ligne n’est jamais qu’une frontière indécise dans le fourmillement des couleurs… comme du pollen aux pattes des abeilles ?

Entre la peinture du cri et celle du silence, apparaît celle du chant et de la mélodie. Il semble que ce soit la couleur de ses rêves. À un moment où l’époque se retourne, ceux qui paraissaient être les attardés de l’histoire, pour n’avoir pas suivi les procès que la peinture se faisait à elle-même, prennent un autre visage, celui de la vie avec son goût du bonheur, cette odeur d’aromate qui seule peut atteindre le bout de nos fatigues.

Bien qu’au fond de son encrier, il n’y ait que de l’eau et de la gouache, et si sa fidèle amie Diane de Margerie n’avait pas donné à l’un de ses derniers livres le beau titre de Noces d’encre, j’aurais aimé l’inventer pour donner une enseigne à son œuvre.

Texte de Paul Fuks, Galerie Etienne de Causans, rue de Seine, Paris 06, 1987

Ni logos, ni pathos dans l'œuvre de Marie José MALARGÉ. Matière, espace et lumière en échanges sont ses visées. Son moyen est un trait infini et fécond, au flux ténu ou torrentiel, tantôt tors tantôt floche, au souffle souple ou serré, jamais répété toujours avivé, sans poids ni masse, horizon flexible, vertige d'hirondelle, volute hasardeuse, dont les courbes, coudes, contours, comme une signature insatisfaite, une écriture tressée à foison, une phrase en arborescence, saisissent la durée dans la pulsation fluide de leur trame répandue en vagues de couleurs, marées moussues échouées sur l'estran qui saturent l'étendue du papier y réservant la blancheur entrevue de sorte que du support même de l'œuvre filtre comme un lait la lumière, comme une abondance le jour, tandis que l'œil entraîné par cette mélodie silencieuse, par ce fil sans nœud qui glisse sans frein, par cette ligne sans point de fuite mais palpitante qui telle une sismique du cœur se révèle entière alors que sous ses sinuosités obstinées elle enfouit son secret, l'œil entraîné, oui, avoue son plaisir.

Texte de Paul Fuks, Galerie Lee, rue Visconti, Paris 06, 2007

Aujourd'hui, elle nous donne à voir des poissons. Mais depuis quand se préoccupe-t-elle de poissons ? Non, elle est peintre et son souci est celui des peintres : créer un monde. Un monde à elle. Un monde encore jamais vu. Selon les voies de la peinture, par la création d'un espace et d'une lumière, où se confrontent des masses colorées, seules préoccupations du peintre. Chez Malargé les masses colorées - quelles soient cruches, pots, pommes, ou poissons - vivent ensemble. Jamais elles ne se heurtent, ne se mêlent, ne s'excluent. Toujours elles se respectent dans l'exploration d'une distance, lors d'effets de zoom, par lesquels elles se cherchent, s'approchent, se frôlent, se contournent, s'éloignent, jusqu'à ce que se mette en place ce vide idéal, médian, médiateur qui concilie, allie et noue le dialogue. Tout un monde et une manière d'être au monde…Où voyez-vous des poissons là-dedans ?

Texte de Paul Fuks, Exposition à l'ancienne Chapelle de Dreux, 1994

À la plume à Sergent-Major…Elle a appris à écrire du temps de la plume Sergent-Major. Elle fut tout de suite une bonne élève. Tout de suite, elle aima le bruit de l’acier effleurant le papier, l’odeur de l’encre, les taches sur les doigts et surtout le trait sombre, si régulier, si sage, si propre à susciter le sourire de la maîtresse. Mais si souple, si libre, si prompt à faire vivre sur le cahier les fantaisies d’enfant. Ce trait magique pourrait, lui semblait-il, lui procurer ses prodigues à tire-larigot en s’étirant, en s’étirant sans fin, pourvu qu’on y mette l’application nécessaire. Et d’application, elle n’en manquait pas. Si bien qu’arrivée à l’âge adulte, elle tire toujours son trait, toujours à la plume Sergent-Major. Sa vocation s’est cristallisée à l’adolescence dans une production de paysages sensibles en noir et blanc, quasi-photographiques, où le trait de plume s’abolissait dans le scrupule réaliste. Vers vingt ans, elle s’est affranchie de cette soumission studieuse et stérile en représentant des foules baignant dans un onirisme par lequel s’autorisait l’expression d’une angoisse. Ce trait à l’encre de Chine osait alors se montrer mais menu, discret, en bâtonnets droits et serrés. Une nouvelle rupture a eu lieu lorsqu’elle a réalisé son rêve d’enfance en s’installant à la campagne en 1972 : la couleur est apparue et avec elle la sérénité. Pendant plus d’une décennie, elle représentera son monde familier fait de fleurs, de fruits, de paysages, mais surtout de pots, de cruches, de vases. Toujours les mêmes, chaque fois nouveaux. Quelle que soit la composition, c’est chaque fois une rencontre de masses colorées où le conflit s’équilibre, où les tensions s’accordent, où l’affrontement est celui du dialogue, où enfin la plénitude de l’énergie vitale fait souvent déborder le sujet du cadre. Tandis que la surface picturale voit les pigments s’intensifier, se saturer, le trait se délie, s’affirme, s’unifie en une ligne continue qui parcourt l’œuvre comme une écriture ininterrompue. Au début des années 90, le graphisme s’amplifie, se renforce, révèle le blanc du papier, accepte l’accident de parcours, en un mot prend vie, s’anime et soudain, l’hiver dernier, devient le sujet même de l’aventure plastique. Sur une trame toujours exécutée à la plume, un lourd pinceau chinois prend en charge le trait. Majestueusement il brosse, biffe, balafre, barre, caresse, flatte, ponctue, ricoche, cerne, voile, couvre son espace. Le travail, qui au début ne mobilisait que le bout des doigts puis le poignet, à présent part du coude, voire de l’épaule entraînant même un mouvement du buste. Une liberté vient bousculer la figuration de l’objet et lui substitue le jaillissement même du geste créateur. Et l’artiste dans sa maturité retrouve et salue la fillette qui la première découvrit la joie de « laisser aller la main et son trait ». Grande fut la surprise devant cette évolution qui s’est opérée comme d’elle-même et qui nous est donnée à voir, aujourd’hui, en cette exposition.

Interview par Jean-Pierre Fausteur, Magazine des Beaux Arts, 2007

 

Interview de Marie José Malargé

par Jean-Pierre Fausteur

parue dans le Magazine des Beaux-Arts, le 8-01-07

 

Jean-Pierre Fausteur : Marie José Malargé, quand on suit vos expositions, on est frappé par l’alternance de périodes caractérisées par un chromatisme intense, saturé et de périodes presque monochromes. Pouvez-vous nous éclairer sur cette alternance ?

Marie José Malargé : Comment expliquer ? J’ai besoin de me raccrocher à une autre possibilité de travail. Peut-être pour ne pas aller trop vite, trop loin dans une première approche. En passant à autre chose, je fais un pas de côté. Par cette alternance, j’ai l’impression d’avancer doucement.

JPF : Quel serait le danger à aller « trop vite, trop loin » ?

MJM : La crainte de ne plus avoir quelque chose à faire. Je crains d’arriver au bout du chemin trop vite. J’ai envie de continuer à cheminer doucement. J’essaye de retenir le temps. Le mouvement de va-et-vient de ma plume, comme le va-et-vient de cette alternance est comme un rythme qui n’en finit pas. Donc en alternant, je me protège.

JPF : Ce n’est donc pas une recherche proprement plastique, ce serait une gestion du temps ?

MJM : Oui, je prends mon temps. Ce n’est pas directement une recherche plastique. C’est une méthode, peut-être, pour m’éviter d’aborder trop vite… la mort. Je pense que c’est ça… J’y pense tous les jours…

JPF : Abordons une autre question. Quand vous faites ce que vous appelez vos séries, c’est-à-dire quand d’œuvre en œuvre, vous vous approchez de votre sujet jusqu’à atteindre l’abstraction, dans cette exploration, qui – elle – est plastique, que recherchez-vous ? Quelle en est la signification ?

MJM : En m’approchant de l’objet, j’essaye de ne plus voir que sa matière. De ne plus voir l’objet lui-même, son côté utilitaire, sa narration, son anecdote. L’objet ne m’intéresse pas. Je cherche à aller au-delà en établissant un rapport de couleurs, de formes…

JPF : Comment conciliez-vous ce désintérêt pour les objets et votre habitude de prendre toujours les mêmes pour modèles ?

MJM : Je ne peins que ce que je crois connaître, et plus je regarde un objet plus j’apprends de lui sur sa façon d’occuper l’espace, d’accrocher la lumière, de coexister avec tel ou tel autre volume voisin. C’est sans fin, alors pourquoi m’encombrer d’encore plus d’objets ?

JPF : En général, au point ultime de vos effets de zoom, quel qu’ait été le point de départ, il m’a semblé que l’aboutissement en est toujours la rencontre entre deux plages colorées.

MJM : Oui, en effet. J’essaye d’arriver à un point où l’un des objets devient du vide. Voilà. Il n’y a plus qu’une matière et un vide. Qui s’équilibrent. C’est une conversion d’un modèle en vide. Matière et vide. C’est tout.

JPF : Ceci évoque l’importance et la positivité du vide pour la pensée orientale dont, je crois, vous êtes une lectrice attentive.

MJM : Je suis très sensible à la pensée chinoise pour laquelle il y a plénitude du vide.

JPF : Vous disiez, il y a un instant « c’est tout », je ne pense pas que ce soit tout. Car à mesure que votre série progresse, à mesure que la figuration s’approche au plus près de l’objet, on voit s’effacer la figuration et un nouvel espace s’ouvrir, je dirais s’offrir à l’œil.

MJM : C’est l’espace du mystère et de la rêverie… Trouver à voir plus et plus loin, là où l’on pensait qu’il n’y a plus rien à voir.

JPF : Il y a un moment, vous expliquiez que l’alternance des manières est pour vous une façon de donner du champ à la vie, une façon d’éloigner la mort. Ici, le plein peut-il être assimilé à la vie, et le vide, lui, à la mort ?

MJM : Oui, mais dans le vide il y a aussi une respiration, qui est la vie.

JPF : Et la respiration est une alternance. Si la vie est encore dans le vide, la mort en est d’autant plus éloignée…

MJM : Oui… Car dans mon vide, il y a une pulsation, un rythme sans fin, une vie. Je crois que l’essentiel a été dit.

JPF : Une dernière question, si vous le permettez. Vous prenez comme modèle aussi bien des  tasses, que des fleurs, que des animaux. Quelle différence y a-t-il pour vous entre un iris et une  vache ?

MJM : Que dire… Quand je travaille sur un sujet, que ce soit un iris ou une vache, la quête est la même et si je vais jusqu’au bout, l’œuvre aboutit à un contact entre une matière et un vide. Voilà.  Que ce soit un iris ou une vache. Ou une pomme… J’essaye de trouver un équilibre. Donc, vache, iris, ou tasse ne sont que des prétextes.

JPF : Prétextes à un travail plastique ?

MJM : « Travail plastique » n’est pas une expression que j’aime… Quand je travaille, j’ai l’impression d’une respiration profonde. Ce n’est même pas un travail. C’est une démarche. Quotidienne et nécessaire…

JPF : Et non exclusivement artistique ?

MJM : Non exclusivement artistique. C’est mon mode de vie…

JPF : Merci beaucoup.

Malargé ou l’union des contraires

Article de Poloyama Fukusamoto

paru dans le Tokyo-Herald, le 4-06-1991

traduction : K. Rambard

 

L’œuvre de Malargé inlassablement visite des thèmes familiers aux habitués de ses expositions – pots et divers récipients principalement, mais aussi fleurs, fruits, animaux, etc. Cette succession serait purement anecdotique – donc vaine – si son véritable enjeu n’était l’exploration obstinée d’un espace plastique par des moyens qui lui sont propres.

Cette construction se développe selon une succession de périodes : à une série d’œuvres au chromatisme contrasté, intense et saturé succède une série à la palette restreinte, presque monochrome ; à des compositions animées par des courbes en mouvement continuel se substituent d’autres tendues de droites rigides ; après un agencement autour d’un vide médian survient un groupement central. Progressivement, du sein même de la plénitude du réel est mis en évidence un vide, lui-même tremplin vers d’autres approches esthétiques.

Il s’ensuit un jeu d’alternances par lequel une vaste gamme de possibles est parcourue, des opposés sont mis en contact, des contraires sont mis en harmonie.

Un jour, quelqu’un crut pouvoir dire : « Malargé, c’est les pommes. » et depuis, elle n’a plus jamais peint de pommes (et je doute qu’un revolver sur sa tempe puisse un jour l’y contraindre…) Tant il est vrai que ce balancement entre les pôles de la dissemblance, que ce rythme à l’image de la vie dans son flux, que cette large respiration donne accès à une liberté de création, qui, elle-même, procure équilibre et sérénité.

Article de Paweł Flaki, Warshawa Wyborova Gazetta, 2011

 

Article de Paweł Flaki

paru dans la revue Warshawa Wyborova Gazetta,

du 13-09-2011

traduit par Agnieszka Krupnik

 

À quoi pensent les Nuages de Malargé ?

 

À quoi pensent les Nuages de Malargé qui rêveusement nous regardent ?

Si ceux du ciel, d’un horizon à l’autre, nous enjambent et nous oublient,

ceux de Malargé, bien campés sur leur ciel de papier, nous fixent en silence.

Nous délivrent-ils un message dans le langage muet des images ?

Marie José Malargé n’en dira mot : à d’autres le boniment !

Écartant de son œuvre anecdotes et narration,

elle se refuse tant à la confidence qu’à l’esbroufe,

pour ne rechercher que le seul plaisir du regard.

N’importe, le ciel est plein de Malargés.

 

 

Article de Florent Founes, Une écriture de lumière, Paris, 2013

Aux confins de l’univers visible, des espaces éthérés, plane une ombre diaphane qui ourle les lourdes volutes de nuages immobiles, superbes et détachés ; une subtile et insaisissable clarté magnifie cette harde plein ciel de chevaux débridés, crinières blanches envolées, ivres d’immensité. Le silence des espaces sans fin semble recueilli dans cette mouvance fantasque où le blanc n’illumine pas, mais révèle le bleu du ciel, nous délie du temps qui file, inexorable. La toile, si vaste – si lointaine et si proche – s’efface à son tour et rejoint l’espace que nous avions cru quitter. Ce n’est plus un paysage qui se déploie alors, mais une lumière intense qui vibre et nous laisse entrevoir une manière d’invisible, nous invite à franchir le miroir, l’opacité de nos corps, à ne plus nous perdre dans d’illusoires perceptions. Est-ce une figure qui viendrait illuminer le ciel à l’ordinaire si vacant, si distrait, et que nous chercherions désespérément à imaginer ? Est-ce l’oubli au nom ineffable pour conjurer nos peurs ? La légèreté s’est fait souffle, action, en genèse du monde. Création qui toujours remonte au mystère, quête l’impossible, tire à hue et à dia en soif d’absolu. Si la toile ne peut retenir le souffle qui l’anime, elle l’a laissé y déposer sa trace impalpable. Autre regard, autre tableau… Seul le muet crissement de la plume, en unique témoin, veillera jusqu’au mot "fin" qui jamais ne parvient à s’inscrire.

Car ce qui surgit, comme par inadvertance, c’est peut-être un étrange sentiment, comme si nous avions oublié d’ouvrir les yeux au bon moment. Un moment opportun qui n’est peut-être, lui aussi, qu’un leurre. Mais le tableau ne saurait vivre sans nous.

Ailleurs, fleurs voluptueuses aux béances troubles ou carnassières, pavots ou orchidées, fruits chauds et lascifs gorgés de soleil à la peau si veloutée qu’on se surprend à vouloir y goûter ; mais aussi pots, cruches ou jarres aux rondeurs insolentes, voire provocantes qui livrent leur chant intime au fil d’une lumière constamment débusquée. La vie est toute de vibrations, de lumière ; si elle n’est née, elle s’y prépare dans le clair-obscur d’une lumineuse gestation.

Étrange et tremblante sérénité : la vie exulte et semble pourtant retranchée. Comme en suspens. La sensualité qui irrigue l’œuvre de Marie José Malargé se moque bien des apparences. Elle est tout entière par-delà ce qu’elle donne à voir. La vraie vie est ailleurs nous rappelle-t-elle et celle qui se transmue au sein de chaque composition a fait un long voyage à la pointe d’une plume Sergent-Major qui, inlassable butineuse, n’a cessé de puiser ses sucs dans le silence contenu de couleurs qui n’apparaissent que pour mieux épouser cette lumière du dedans : l’âme peut-être qui anime toute chose ? Cette retenue au cœur des toiles de l’artiste, transcendance de la figuration, nous dit aussi la fragilité de ce que nous avons à transmettre ; la course sans fin des nuages, l’éphémère beauté de la rose – « ô pure contradiction, volupté de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières » dira Rilke –, tout ce qui se transforme, et qui s’efface à jamais. Mais demeure, chante toujours victorieux, le souffle, cet éternel alchimiste qui à chaque fois s’incarne, redonne vie, transmue. L’essence des formes, sans doute, hante l’artiste et incite à un dépouillement si proche de l’abstraction que le regard ne peut s’y attarder car loin d’un arrêt sur image, Marie José Malargé nous entraîne dans une véritable plongée vers le vivant, dans son cœur le plus secret, celui qui s’arrête de battre un instant infime pour dire "tu" à celle qui s’est mise à l’écoute, conjurant la faillite du "divertissement". Longue patience du corps tendu vers le mystère  d’une écriture qui patiemment vire peu à peu au sens. Les déchirures s’en trouvent réhabilitées, véritable assomption dans le dénuement que la poursuite d’une œuvre qui ne saurait avoir de terme. Une œuvre qui se garde de décrire – comme si elle annoncerait par là sa propre finalité – mais d’inscrire la vie dans ses replis les plus intimes, se jouant du vide et du plein non pas dans leur antagonisme mais dans leur complétude. Le paysage ou l’objet choisi ne sont que reflets d’un cheminement intérieur qui leur confère leur pleine réalité. Et c’est là la grandeur d’une écriture dont les pleins et les déliés d’un acier trempé tissent une lumière singulière issue de l’aube des temps.

Texte de Béatrice de Zélicourt, En hommage à MarieJosé Malargé, 2015

Rendre visite à une nouvelle amie peintre, et découvrir son atelier pour la première fois, est une expérience singulière. Curiosité, émotion, appréhension, anticipation, allégresse, de combien de mouvements notre esprit n'est-il pas agité à l'idée de pénétrer la forge de toute personne qui crée ? De tout artiste qui a mis sa vie au service de la vision très personnelle qu'il se fait de la beauté ?

 

« Journées portes ouvertes » chez Marie-José Malargé. Que de courage et de confiance pour s'exposer ainsi au regard des autres. À notre regard. Mais nous, dans cette mise à nu, ce dépouillement à la fois humble et audacieux, que percevrons-nous ? Qui sommes-nous pour juger de son travail ? Son art, ses tableaux, c'est elle, c'est sa vie. Et nous, nous ne pourrons en parler que bien pauvrement, au prisme des seuls échos qu'ils éveillent en nous. L'objectivité a-t-elle sa place dans une telle rencontre ? Pour recevoir ce cadeau qu'elle nous fait, pour accueillir son œuvre dans nos cœurs, bienveillance et simplicité ne seront pas de trop.

 

Allons, partons !... Bientôt nous sommes ballotés par un chemin sableux qui cahote en lisière d'un pâtis ombragé par de magnifiques tilleuls. Puis nous voici embarqués sur la Petite Route... Brutal arrêt forcé devant une chatte déménageant son chaton. Pauvre p'tite mère, déjà des soucis avec sa progéniture... Nous redémarrons. Nous voici, nous voilà ! Un portail désuet, grand ouvert parmi les fleurs. De l'autre côté de la pelouse, une petite porte, encadrée par des fuchsias carmins. Normal, quand on s'appelle Mme Fuks à la ville... Une petite pièce pavée de tomettes, encombrée d'un piano, d'un livre de recettes, pommes, noix, fleurs séchées et paniers divers. Quelques pas hésitants... Un brouhaha nous entraîne vers ce qui semble l'atelier, lorsque la maîtresse de maison apparaît, regard joyeux et doux, sourire plein de bonté. Ce sourire... Il nous accompagnera toute la soirée, et mêmeau-delà. Avec sa propriétaire. Sans sa propriétaire. C'est un curieux sourire, il a le don d'ubiquité. Il se dédouble, vous suit, flotte partout dans le sillage de Marie-Jo. Tiens ! Serions-nous au Pays des Merveilles ? Marie-Jo, une nouvelle Alice ?

 

Tandis que déjà elle commence à nous guider parmi ses tableaux stockés au pied des murs, accrochés aux cymaises, posés sur des étagères, tandis que déjà sur sa table inclinée, elle nous montre ses superbes papiers-chiffons, ses plumes et ses gouaches, nous expliquant la technique qu'elle a mise au point, notre œil s'affole, s'égare, se pose ici puis là, veut tout voir tout apprécier tout comprendre. Mais au milieu de cette profusion, respire un grand calme, celui des natures-mortes de l'artiste qui rapidement s'impose à nous, et nous permet de nous ressaisir. La force de la non-violence ?

 

Paisibles vaches et gracieux poissons rouges, flamboyants poivrons et courges coquines, immenses nuages beaucerons et vaporeuses montagnes chinoises, fleurs en volutes et modestes tasses et pichets, tous fixés en grands formats, ils nous aimantent et nous enveloppent comme d'un exquis manteau. De tous ces objets émanent une sérénité,  une quiétude qui semblent mettre un holà au fracas de notre monde si tourmenté. Dans leur douce intimité nous percevons une quête de l'essentiel, de l'essence des choses et de la vie. Aux "natures-mortes" françaises, préférons les still lives saxonnes. Ce terme s'applique si bien aux compositions silencieuses et calmes de l'artiste. Resurgissent à notre mémoire les tableaux de Morandi qu'elle affectionne tant, de Cézanne, Chardin, Baugin.

 

Toute une tradition picturale, modeste et patiente, revendiquée par Marie-Jo Malargé qui creuse obstinément  son chemin à l'écart d'une modernité souvent provocatrice et douloureuse. Ce n'est certes pas un hasard si apparaît dans son atelier chaleureux le livre de Shitao, Propos sur la peinture, du moine Citrouille amère. La fréquentation de ce moine du 17ème siècle a nourri son approche de la vie. Auprès de lui sans doute, et aussi dans l'Amérique de Thoreau, elle a appris à s'imprégner de l'énergie des choses qu'elle dépeint, respecter et nous transmettre le fameux souffle, le "qi " cher aux artistes chinois, tout à la fois jardiniers, poètes, peintres et calligraphes.

 

Peintre calligraphe, Marie-Jo ? Pourquoi pas ! Attirés par cet univers aux couleurs raffinées, aux contours si purs, d'une matière soyeuse et comme tactile au point que l'on en sentirait presque le parfum, nous découvrons une technique originale, une peinture sans pinceau, à la plume et à la gouache, se contentant des seules couleurs primaires. Qui, de griffure en griffure, se fait broussaille colorée, chatoyant roncier d'où éclôt tout un monde. Cette peinture sans pinceau est comme une matrice ou un ruban d'ADN. Elle peut se lire comme une écriture en fil d'Ariane, et nous offre le spectacle émouvant d'une vie qui se noue au rythme de la main de l'artiste. Elle pose un regard délicat et respectueux sur ce qui l'entoure, le jardin, les êtres, les objets, l'univers. Et construit un monde où chaque petit trait coloré trouve sa place, devient forme, volume, lumière. Regarder une peinture de Marie-Jo, en observer le subtil filigrane, c'est se placer au cœur d'une poésie en cours de création. Le poète, aux yeux des Grecs anciens, n'était-il pas "celui qui fait" ? Nous rejoignons Bertrand Lavier pour qui "l'art est une pensée visuelle".

 

Passé l'atelier, une vaste salle, moderne et lumineuse. La galerie. Deux délicieuses jeunes filles aux visages de chatons nous servent gâteaux épicés et boissons rafraîchissantes. Un facétieux lutin à l'œil bleu fakir y fait régner l'ordre et la propreté à coups magistraux de tapette à mouches. Réunis dans un coin, de tous petits formats joliment encadrés. Des fragments de papiers hachurés y sont assemblés en décoratives mosaïques abstraites, comme des vitraux modernes dont la beauté chromatique respire sensua-lité et joie de vivre. Et aux cymaises, une grande série. La toute nouvelle peut-être ? Un travail très intéres-sant et non dénué d'humour qui, par élargissement d'échelle, grossit progressivement le motif de tableau en tableau au point de glisser de la figuration à l'abstraction.

 

D'où un questionnement. S'il n'est pas besoin d'un médiateur culturel pour aborder l'œuvre de Marie-Jo Malargé, comment néanmoins en parler correctement ? Ne pas la figer dans l'enclos des étiquettes ? Est-elle peintre et/ou dessinateur ? Est-elle classique et/ou novatrice ? Est-elle figurative et/ou abstraite ? Ma foi, la chatte de Schrödinger n'y retrouverait pas ses petits.

 

Vient l'heure de quitter le monde onirique de Marie-Jo, cette méditation suspendue dans les douces rondeurs de son univers si personnel. Elle nous guide jusqu'à notre véhicule, accompagnée d'un improbable centaure monté sur un balai de sorcière à tête de cheval... Un univers si personnel, vous dis-je... Un dernier regard dans le rétroviseur... Ciel ! Le sourire flotte encore... Un univers si personnel, vous dis-je...